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Les carnets web de l'écrivain Stanley Péan

Ceux qui ne sont pas morts…

Paul Marchand

Bon, ma Laura dort dans mon lit et David vient de quitter l’appart. C’est le moment de ramasser mes idées, d’essayer d’être plus clair et plus digne de Paul que j’ai l’impression de l’avoir été, en début de soirée à L’été de tout le monde, l’émission de Joanne Prince sur la Première Chaîne de Radio-Canada. Car Paul  est mort et vive Paul!

Je vais essayer d’écrire sur Paul M. Marchand, malgré les téléphones et les courriels d’amis à juste titre éplorés. Paul, dont je n’imaginais pas que la mort m’affecterait à ce point, peut-être parce que je n’avais pas imaginé qu’il puisse un jour mourir. Après tout, n’avait-il pas écrit sur le véhicule non-blindé à bord duquel il sillonnait les rues de Sarajevo assiégée cette formule tellement emblématique du personnage : «Don’t waste your bullets: I’m immortal.» Il ne l’était manifestement pas, immortel, ainsi qu’un sniper avait décidé de le lui faire savoir. Rapatrié d’urgence pour être hospitalisé, Paul avait-il retenu la leçon? Sans aucun doute, dans sa chair meurtrie. Mais peut-être cette leçon ne l’avait-elle rendue que plus amer et plus téméraire.

J’ai connu Paul M. Marchand au Salon du livre de l’Outaouais en 1997. Oh, comprenez-moi bien: avant ça, je savais qui il était. Comme tout le monde, je l’avais entendu au Radiojournal de Radio-Canada, en direct de Beyrouth pendant huit ans de guerre du Liban, puis de la Bosnie pendant une couple d’années. Paul M. Marchand, le téméraire, celui qui n’avait jamais froid aux yeux, celui qui s’aventurait là où nul journaliste n’osait le faire — par couardise ou par «respect» des limites de la couverture des assurances. Le baveux. Le provocateur. La tête brûlée. Je le connaissais de réputation. Mais il avait fallu ce vendredi soir de mars 1997 pour que nous nous apprivoisions, au son du blues qui jouait à des heures indues et généreusement imbibées de la nuit dans ma chambre d’hôtel. Alors que tous les copains assemblés là autour de la bouteille de whisky déliraient ferme, Paul, stoïque, sobre, me demandait simplement s’il pouvait m’emprunter ma cire à chaussure liquide.

Je l’ai aimé tout de suite. Pas pour la cire liquide, on s’entend. Pour sa franchise frisant l’insolence. Pour son intransigeance dans la vie personnelle comme dans la vie professionnelle, cette haute exigence qu’il imposait à ses amis et à lui-même en tout finalement. Pour les prises de tête et les fous rires, pour les filles qu’on se disputait amicalement et sans le moindre sérieux. Pour cette compassion et cette capacité insoupçonnée d’écoute, qu’il prenait plaisir à dissimuler sous son dehors bourru et macho, sa carapace, son imprenable forteresse de solitude (en apparence, du moins). Je crois bien que cette affection était réciproque, au grand dam de ces faux francs-tireurs qui s’imaginaient peut-être qu’il suffisait de partager un repas, un cigare et un scotch avec lui pour s’autoproclamer de sa trempe. Paul n’avait rien de faux. C’était un vrai, jusqu’au bout des ongles. Et cette vérité a fini par en lasser plus d’un dans ce Québec mou, avec lequel il entretenait une relation d’amour-haine.

Je me souviens de Paul, chapitrant gentiment Jacques Godbout en direct à la radio pour avoir cité une chronique de Nathalie Petrowski durant une intervention: «Depuis que je suis dans ce foutu pays, on ne cesse de me répéter que vous êtes un cinéaste, un romancier, un intellectuel de grande envergure et c’est ça, votre référence, Nathalie Petrowski, une poubelle, une sorcière!»

Je me souviens de Paul, me houspillant gentiment pour avoir été trop poli dans mon papier dans Ici sur celui qu’il appelait l’«enfant de chienne de Thierry Séchan» qui avait eu le culot un soir de parader dans Montréal avec au cou une médaille offerte par Karadzic ou encore se moquant gentiment de mon éloge funèbre d’Anne Hébert dans La Presse: «C’est quoi, cette déclaration d’amour cucul à cette vieille écrivaine morte, Péan?»

Je me souviens de Paul au Salon du livre de Québec, balançant à une Denise Bombardier juchée sur le piédestal qu’elle était en train de s’ériger elle-même en se comparant (sans rire) à Simone de Beauvoir: «Vous? Une nouvelle Simone de Beauvoir! Mais je rêve. Votre problème, Mme Bombardier, c’est que vous êtes incapable de prendre la critique et que ce que la critique a à vous dire, c’est que vos livres, c’est de la merde!»

Je me souviens de l’émission de télé que nous avions développée ensemble, quelques potes et moi, autour de la figure de Paul M. Marchand, une sorte de Cinq fois cinq en plus décapant, en plus satirique, en plus fantaisiste et surréaliste, où l’on aurait montré Paul circulant en Jaguar à travers Montréal, répondant aux questions les plus saugrenues de son public par des reportages fouillés sur des sujets parfois fictifs.

Je me souviens de Paul, fustigeant l’équipe d’une émission de radio matinale à Québec qui présentait un reportage sur la guerre des motards. «Une guerre? Quelle guerre? Quelques brutes bedonnantes gavées de bières se tirent dessus, font exploser quelques voitures piégées et vous faites dans votre froc en pensant sincèrement être plongés dans une guerre!»

J’ai tellement de souvenirs de Paul, l’amateur des Rolling Stones comme eux jamais satisfait, l’homme du refus de la demi-mesure, l’extrémiste, le merveilleux emmerdeur qui toujours nous mettait au défi d’aller plus loin, de nous remettre davantage en question. Paul, reconverti en romancier sulfureux, faisant montre en littérature de la même intransigeance qui le rendait à la fois attachant pour certains et rebutant pour d’autres. Tiens, sa mort soudaine m’informe qu’il l’avait fait paraître, ce troisième roman chez Grasset, qui m’était carrément passé sous le nez sans que je m’en aperçoive: Le paradis d’en face. Pas lu, celui-là. Mais j’avais beaucoup aimé les deux précédents, Ceux qui vont mourir… et J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, que j’avais par ailleurs commentés ça et là.

J’ai souvenir aussi de son dernier passage à Montréal (à ma connaissance), il y a un an et demi environ. Il était venu à la maison, souper en tête à tête avec moi, partager un plat de fettucine al mare et une bouteille de blanc sec, un verre de scotch et un cigare, et bien des anecdotes et réflexions sur nos parcours respectifs depuis son départ du Québec, sur notre manière d’apprivoiser la paternité, les ruptures et l’éternelle insatisfaction que nous inspiraient nos vies sentimentales d’ados attardés. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le verrais.

Je me fais sentencieux, alors que le personnage l’était si peu, tout entier livré à ses passions, à ses emportements. Mieux vaut me taire, alors. On aura compris la valeur de l’homme qui nous a quittés la semaine dernière. Il me manquera, le vieux Paul, sacrement! Il manquera à tous ceux et celles qui avaient su voir au-delà de l’armure, l’être véritablement humain en lui.

Allez, Paul, pars en paix, mon vieux. Ceux qui ne sont pas encore morts te saluent. Avec respect. Avec honneur.

June 24th, 2009
Catégorie: Commentaires, Nouvelles, Réflexions Catégorie: Aucune

7 commentaires à propos de “Ceux qui ne sont pas morts…”

  1. Herve a écrit:

    Merci,

    J’ai connu Paul pendant les années de fac et de premiers barouds au Liban. Nous nous sommes perdus de vue, j’avais de ses nouvelles de temps à autre par le biais d’une amie commune. Il faut qu’il nous quitte pour que je me rende compte combien j’ai aimé ce personnage, et comme je regrette de n’avoir pu / voulu / pris le temps de / renouer le contact.

  2. Nathaly D a écrit:

    Oui, “l’échange” avec Denise Bombardier au SLQ. C’est ce jour là que je l’ai rencontré pour la première fois. Merci de me le rappeler.

  3. Boba a écrit:

    Je suis une amie de Paul. Merci pour ce texte si beau. Infiniment.

  4. Christiane a écrit:

    Le plus beau texte que j’ai lu sur Paul… Merci. C’est tellement lui. Ça fait du bien. Je l’aimais profondément.
    Christiane

  5. Lydie N'guessan a écrit:

    Il était si facile de détester Paul et tout concourait chez lui à cela: sa franchise cinglante qu’il s’appliquait à asséner sans pincettes, son arrogance, son arrogante franchise, le tout agrémenté d’une distance hautaine dont lui seul savait doser l’infinité. A qui supportait d’affronter les première salves se découvrait un ami loyal, empreint d’humanité, exigeant, sincère et courageux. Cette formidable énergie de vie qui donnait la sensation d’une urgence chez lui perpétuelle que l’instant suivant puisse ne jamais être.

    J’ai connu Paul à Sciences-Po Grenoble en 1983. Ses coups de geules, la provocation toujours en bandoulière, ses cigares. Le sourire me vient à certains souvenirs: Paul qui s’évertue, lors d’un partiel à démontrer que le sujet est idiot et qu’il faut être encore plus idiot pour l’avoir imaginé. Paul, qui vient de se faire virer par le Directeur de Sciences-Po, tague sur le fronton du bâtiment “arbeit macht frei”ocati ou Paul encore qui décide de ne pas se rendre à sa convocation au service militaire. Nous sommes longtemps restés en contact avant de nous perdre de vue dans les années 90. J’avais pourtant la certitude que les fils du hasard nous réuniraient à nouveau un jour quelque part. Il n’en sera jamais plus rien un simple pied de nez.

    Au revoir, Paul.

    Lydie

  6. Paul du Bret a écrit:

    Paul est venu nous découvrir à La Havane en 2004, je crois. Je l’ai revu en France, à Sens, alors qu’il essayait de se contruire une existence presque ordinaire. Sens, tu parles d’un exil. À La Havane il avait une mission d’exploration… Mais il a senti qu’il n’aurait pas, disons toute la componction nécéssaire pour ne pas cracher au visage du gouvernement de l’île et de ses habitants qui s’en accomodent tout ce que la situation lui inspire. Autrement, les cigares ça passe; au rhum, il devait préférer le whisky, mais toute la déliquescence matérielle et somme toute morale, ça pouvait lui rester en travers et faire tâche sur ses chemises immaculée et ses smokings. À La Havane, des Yuma en smokings, ils ont plus trop l’habitude. On repère un Yuma (à l’origine un ressortissant des US, par extension tout ce qui vient d’un pays riche) parce qu’il est mal habillé: le standard, c’est short sandale (avec chaussettes pour les boches), pov’T shirt, banane à fric.

    Il aurait pu être en terrain connu à La Havane car, comme il me faisait remarquer, on vit dans un décor de guerre civile, qui a eu lieu certes , il y a 50 ans mais que les lâchetés et les compromis sont encore présents. L’état des immeubles , en effet… Quant aux gens Havanais vivant dans une ambiance du Camus de La Peste, Havanais en partance, étrangers protégés… Il y a quand même des gens bien partout. Je ne l’ai vu qu’une dizaine de fois, assez peu. Assez pour comprendre qu’en effet, c’était un être humain, un haut parleur avec la rectitude morale assez cinglante. Un bon écrivain pour peu qu’il soit stimulé par le “rock’n’roll”, comme il disait. La Havane c’était pas assez “rock’n’roll” pour lui. Non, faut pas tout leur demander. Cuba, ça peut bercer comme un boléro, exploser comme une timba, voire même péter les couilles comme du reggaeton.

    J’ai eu le temps d’apprendre de lui que l’on peut qualifier quelqu’un de “fils de mille putes”, avoir l’air d’un post-punk des années 80 (type Talking Head) même sous les tropiques (sans doute aussi à Sarajevo et à Beyrouth), que pour gagner au poker faut se coucher quand on est pas maître et que tant qu’on a envie d’écrire il faut le faire. Qui aime ou qui n’aime pas on s’en fout. Lui-même m’a déclaré ne pas aimer grand monde, Paul Morand peut-être (dandy d’entre deux guerres), mais il ne lisait ni ne conseillait personne, surtout pas des… connaissances.

    C’est sûr qu’il était généreux : la preuve il a accepté les Cohibas que je lui ramenais en son antre sensaise avec ce commentaire : “Comment ça, seulement 15! Faut être un sacré (censuré) pour ramener 15 malheureux Cohibas à un accroc comme moi quand on débarque de La Havane!” Puis il m’a invité à passer quelques mois chez lui si je voulais trouver la solitude d’esprit nécessaire à l’écriture. J’ai décliné poliment, je ne me sentais pas assez Sensé à l’époque pour cela. Peut-être y fallait-il voir une de ces propositions d’aide de la part de quelqu’un qui avait besoin d’aide, sans parler du fait qu’effectivement je me sentais de taille à lui mettre autre chose que Mick Jagger entre les oreilles. Les Stones, c’est bon comme une prière, mais y pas que le vin de messe dans la vie.

    Ca ne m’a pas étonné qu’il se suicide. Je veux dire: c’est con, c’est triste pour ceux qui avaient besoin de lui, mais comme sortie, c’était plutôt son genre. Je pensais pourtant qu’il avait trouvé une sorte de clé pour gérer toutes les merdes qui se présentent, en particulier et en général, surtout après avoir écrit Ceux qui vont mourir et Sympathie pour le Diable. J’imaginais qu’il s’effacerait plus tard dans sa vie. Soyons bien mielleux: j’espérais qu’il tiendrait le coup parce que ça m’aurait sacrément fait plaisir de griller à nouveau un barreau de chaise tropical avec lui, même s’il m’enfonçait à ce jeu-là.

  7. damebochiew a écrit:

    Très beau texte! Vraiment touchant et triste! Ce dernier va nous manquer terriblement. On l’adorait toutes dans notre boulot chaussures car on écoute tout le temps radio-journal Canada. Qu’il repose en paix!

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